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  • Anne-Gaël Ladrière

De l'anglais au "gloubish"​

Mis à jour : 30 juil. 2018


Joseph Kosuth, 2009

Nous avons récemment assisté à la naissance et au succès fulgurant du mot « post-vérité » pour décrire une réalité aussi fascinante que préoccupante. D’autres mots s’imposent plus lentement, comme « digital » qui continue à cohabiter avec « numérique », seul reconnu pourtant par l’Académie française, dans son rôle de pourfendeuse des anglicismes. Même si ces mots a priori synonymes recouvrent des imaginaires différents, comme l’a très bien expliqué cet article de Fabian Ropars : http://www.blogdumoderateur.com/numerique-ou-digital/.


Il est des réalités, des pratiques, qui méritent de nouveaux mots pour pouvoir les penser. Il en est ainsi d'une pratique de l'anglais propre au monde de l'entreprise, dont la définition pourrait être la suivante.


GLOUBISH 


Contraction de « gloubi-boulga », madeleine générationnelle désignant le plat préféré (mélange hautement farfelu d’ingrédients a priori peu compatibles) de Casimir, « monstre gentil » télévisuel des années 1970, et de « globish », cette lingua franca dérivée de l’anglais qui s’est imposée dans le monde globalisé de l’entreprise.


Le globish à lui seul mériterait un dictionnaire à « updater » sans relâche, qui serait destiné au premier chef aux Anglo-Saxons, souvent perplexes face à des mots qui ont perdu leur signification première en se mondialisant ou qui n’ont plus d’anglais que… l’air.


Le globish devient gloubish quand la connaissance approximative de la langue anglaise mêlée à une certaine paresse (« on est majoritairement entre Français, tout le monde comprendra »), au manque de temps (la course folle contre le temps justifie souvent la paresse) ainsi qu’à un ressentiment à peine caché contre la langue dominante, conduit à angliciser des mots d’autres langues tout en abusant de Google Translate. Résultat : un joyeux fouillis où chacun finit par décrypter comme il peut des « slides » babéliens. Certaines réunions internationales tiennent du miracle lorsque la compréhension mutuelle est néanmoins miraculeusement au rendez-vous. On en sort épuisés, mais avec une confiance renouvelée en la nature humaine. Qui peut alors douter que nous sommes des animaux sociaux ?  


Sous les apparences d’un monstre gentil (« l’important, c’est de se comprendre, pas de parler – et encore moins d’écrire - correctement »), le gloubish ne ravage pas que les oreilles et les yeux des puristes. Il appauvrit la réflexion, le sens et la qualité de relation, pour ne citer que trois éléments pourtant plus que jamais essentiels.


Ne rêvons pas : tout le monde ne peut pas devenir parfaitement bilingue. Mais montrons-nous un peu plus exigeants avec les mots que nous employons : quel sens ont-ils pour nous ? quel sens ont-ils pour ceux auxquels nous nous adressons ? Il s’agit d’éviter que la langue de l’entreprise ne devienne un charabia extraterritorial qui, sous couvert de parler à tout le monde, ne parle plus à… personne. Y compris au sein même de l’entreprise. Il est vrai que, plus largement, qui parle aujourd’hui, à l’heure de la « post-vérité » et de l’injonction de visibilité médiatique, pour être compris et engager un dialogue ?


Anne-Gaël Ladrière



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